Présages #5 : Jean-Marc Gancille

 

Jean-Marc Gancille est le co-fondateur de Darwin, à Bordeaux, un immense lieu dédié à la transition écologique, à la coopération économique, et aux alternatives citoyennes, qui occupe une ancienne caserne militaire rénovée sur plus de 3 hectares.
Darwin a créé un écosystème foisonnant d’activités : entrepreneurs sociaux, associations, évènements, restaurants, brasserie, agriculture urbaine, skate parc, épicerie bio … Un projet exceptionnel, une utopie concrète, qui ouvre de nouvelles voies en matière d’économie, d’énergie, de culture, de cohabitation des genres, et qui est devenu au fil des années une référence sur le territoire de Bordeaux, et bien au-delà. 

Objecteur de croissance, écolo de longue date, collapsologue convaincu, antispéciste, passionné de la faune sauvage (il est vice-président de l’ONG Wildlife Angel), on pourrait utiliser beaucoup de qualificatif pour décrire Jean-Marc Gancille, qui milite sans relâche au quotidien dans les mondes réels et virtuels. 

Nous avons parlé de l’effondrement qui vient, de décroissance, de respect du vivant, du sens de l’action, de la nécessité de vivre en accord avec ses convictions, du déni et de la dissonance cognitive. Nous avons aussi parlé des difficultés de créer un modèle d’entreprise différent, de l’importance de se libérer du superflu, de radicalité et de cohérence, et d’entraide. 


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entretien enregistré le 5 mars 2018



Extraits

"Darwin, c'est un tiers-lieu, comme on les appelle. C'est une ancienne friche militaire qui a été rénovée par le groupe Evolution, dont je suis l'un des associés - j'ai quatre associés, avec lesquels nous avons conduit cette aventure, et qui vise à reconvertir ce lieu en espace, écosystème comme on dit, dédié à la transition écologique et la coopération économique.
C'est une multitude d'activités qui sont installées là-bas : 250 entreprises, 50 associations, un skate park géant, notre propre brasserie de bière, 3 restaurants, dont le plus gros resto bio de France, une activité de compostage de biodéchets ... beaucoup de choses qui cohabitent là-bas, beaucoup d'évènements aussi, un festival annuel dédié à la cause climatique ... C'est un lieu très foisonnant, où de multiples acteurs, qui partagent des valeurs communes, se croisent et essayent de réinventer une société, en tous cas des façons de travailler, des façons de commercer, des façons de vivre ensemble qui soient plus inclusives et surtout moins impactantes pour l'environnement. 
C'est un peu une utopie. Une hétérotopie maintenant, puisqu'elle est devenue concrète. Un lieu où convergent des acteurs qui ont envie d'imaginer le monde autrement que la façon dont il semble se dessiner aujourd'hui." 

"J'ai une vision qui est sombre parce que les données dont on dispose dessinent assez clairement une impasse."
"Je ne sais pas quand, je ne sais pas comment, mais ce système risque très probablement de s'effondrer. Que ça soit financier, social, écolo, ou tout ça enchevêtré. Et sans doute à une échéance relativement proche."

"Pour moi c'est probablement d'ici 20 ans qu'on verra déjà des pans de notre société péricliter et des nouvelles organisations se mettre en place, par nécessité, et dans une logique d'adaptation."

"C'est forcément un peu triste d'avoir consacré autant d'énergie à essayer de faire changer les choses. Et c'est peut-être un petit peu prétentieux d'ailleurs d'avoir pensé qu'on aurait pu y parvenir seul dans son coin." 

"Aucune initiative, considérée globalement, n'a réussi à changer la donne. On consomme toujours plus, on est toujours de plus en plus nombreux, on détruit toujours plus la biodiversité, on émet toujours plus de CO2. Et la transition n'a pas lieu, tout simplement." 

"On a loupé l'occasion, pour une ultime fois, de changer les choses. Maintenant, advienne que pourra, essayons de faire au mieux face à l'inéluctable iceberg vers lequel nous fonçons."

"J'essaie de me mettre en conformité avec mes convictions le plus possible. Depuis toujours j'ai pris - en ce qui me concerne - conscience que la décroissance était la seule issue possible." 

"Je pense qu'aujourd'hui on peut trouver des façons d'être en harmonie avec ses convictions, de le faire de plus en plus au fil du temps, et que ça c'est aussi une source de joie."

"Toutes les lectures que j'ai pu avoir sur la question psychologique : pourquoi on est dans ce déni, pourquoi il y a des injonctions, la dissonance cognitive, pourquoi les gens ne se mettent pas en mouvement alors qu'ils savent ce vers quoi leurs pratiques et leurs comportements tendent ... Tout ça m'interroge énormément. Notamment dans notre alimentation, qui est intimement lié à notre santé, par rapport aux impacts sur les écosystèmes. Notre consommation effrénée de "bonne chère", comme on dit, nous emmène vraiment vers le gouffre. C'est quelque chose qu'on peut changer du jour au lendemain, et que peu de personnes parvient à faire ou à même envie de faire. ça c'est quelque chose qui me trouble énormément." 

"Je ne comprends pas qu’on soit si lent à prendre conscience. J’ai une certaine colère vis à vis de nos responsables politiques, dont c’est la mission de garantir l’intérêt général, et qui ne font pas les bons choix, n’ont pas le courage qui s’imposerait aujourd’hui."

"Je pense que notre capacité à penser par nous-mêmes est très amoindrie par le bombardement d’information qu’on reçoit et qui est, bien entendu, formaté par des intérêts particuliers, de court terme, économiques, et qui dessine une trajectoire en essayant d’embarquer un maximum de consommateurs serviles pour l’alimenter. Je pense que malheureusement cette capacité d’avoir un esprit critique et de faire un pas de côté est très faible.
Ce qu’on voit autour de nous, c’est des gens qui ne se posent pas de questions, et qui cèdent à la facilité de sirènes de plaisir, de vision hors-sol qui ne nous emmèneront pas selon moi vers un mieux, mais vers un pire.
Cette schizophrénie est vécue par pas mal de monde, par moi aussi, je ne m’extrais pas de ça.
Sur l’aspect aviation par exemple, il faudrait y renoncer ici et maintenant, tout de suite, mais j’ai encore l’illusion que je vais apprendre des choses de mes voyages."

"Une partie de l’oligarchie décide de son ‘monde d’après’ à elle, en essayant de préserver les ressources à son profit, en essayant de se protéger des risques et des conflits qui risquent d’advenir dans les villes."

"On a une société qui est en train de se déliter, une minorité de nantis qui continue sa course folle et sa fuite en avant vers la technologie, et vers le bien-être à tout prix, avec une masse de plus en plus importante de personnes qui ne jouissent pas de l’essentiel dans ce monde. Et donc des inégalités qui progressent et qui vont concourir à cette fracture, à cet effondrement. Parce que tout ça n’est pas tenable, tout simplement."

"Je ne peux plus tolérer la souffrance qu’on inflige à toute vie sur cette terre, en tout cas consciemment, lorsqu’on amène des animaux à l’abattoir, lorsqu’on braconne tant et plus la faune sauvage, et bien on se tire une balle dans le pied. Et au-delà de l’émerveillement que je procure cette vie sauvage ou domestique même, et ce rapport à d’autres formes de vie non humaines, mais animales, j’ai envie de la préserver parce que je pense qu’elle a tout autant le droit de vivre que nous l’avons."

"Je crois que le soin qu’on accorde aux plus vulnérables – et les animaux sont parmi les plus vulnérables des vulnérables, dessine aussi l’attention qu’on veut avoir vis à vis de tous."

"Quand on créé une initiative entrepreneuriale, déjà, on nous met dans une case.
A partir du moment où on est une entreprise, on ne serait qu’intéressé par le profit, par nos propres intérêts immédiats, on ne serait pas sincère dans la prise en compte d’un certain nombre d’enjeux qui ne relèvent pas de notre sphère d’action, on serait incompétent pour parler écologie ou pour être dans la sphère de l’inclusion sociale.
Je crois que c’est assez français, c’est peut-être même humain, on a tendance pour se rassurer à mettre les gens dans des cases, et à créer des parois assez étanches entre les disciplines."

"Aujourd’hui Darwin n’est plus du tout considéré comme un ilot de bobos qui veulent se faire plaisir et qui sont dans l’entre-soi, mais au contraire comme une initiative véritablement sincère de bouger les lignes. Et c’est ce qui nous donne maintenant cette notoriété assez exceptionnelle, qui nous permet d’être encore plus influent au-delà de notre propre territoire. "

"Aujourd’hui je reste totalement déterminé, actif, joyeux, dans cette tentative de transition, quand bien même elle serait vaine."