Présages #6 : Agnès Sinaï

 
portrait AS1 - copie.jpg

Agnès Sinaï est journaliste environnementale et enseignante, co fondatrice de l'Institut Momentum, laboratoire d’idées sur l’Anthropocène et ses issues, et les transitions nécessaires pour le monde post pétrole. 
Elle travaille depuis de nombreuses années sur la crise écologique planétaire, sur la décroissance et la résilience. Elle enseigne à Sciences Po Paris, où elle a initié le cours "Théories et politiques de la décroissance" en 2011, et a dirigé les trois tomes des ouvrages "Politiques de l’Anthropocène" aux Presses de Sciences Po. 
Elle est auteure de nombreux ouvrages et articles, dont "Sauver la Terre", écrit avec Yves Cochet. 

Nous avons parlé de la crise écologique, de l'aspect schizophrénique des conférences climatiques, de la notion d'Anthropocène, de l'ambivalence du terme de résilience, de la décroissance comme destin et comme utopie, du principe de bio régions, de la prise de conscience et de transition intérieure. 

 


Ecouter

Entretien enregistré le 3 mai 2018


Approfondir 

  • L’Institut Momentum réunit des chercheurs, journalistes, ingénieurs, et se tente de répondre aux questions et défis de notre époque, en pensant l'Anthropocène et ses issues, en suscitant le débat sur la transition post pétrole et les stratégies de résilience, en cherchant à créer un nouvel imaginaire pour le monde de demain, et en mettant en lumière les initiatives émergentes.  Lire le Manifeste de l'Institut Momentum
     
  • Ouvrages : Politiques de l'Anthropocène, Les Presses de Sciences Po
     
  • Entretien "Politiques de la décroissance" sur Médiapart

Extraits

A propos de la conférence de Copenhague et des conférences climatiques :

"C'est là que je me suis rendue compte que ces négociations climatiques étaient un véritable scandale, c'était une espèce de mirage qui se reforme, et à mesure qu'on avance le mirage se dissipe. Et c'est éternellement reporté.
Je me suis aperçue que c'était pas par ce biais de la diplomatie environnementale qu'on allait sauver la planète, alors que j'y avais cru en gros jusqu'au début des années 2000."
"Ce langage, la rhétorique de ces conférences qui devient un sujet en lui même parce que ces conférences passent leur temps à arbitrer sur des locutions, une novlangue bureaucratique."
"Le contenu du texte (de la COP21) c'est quoi ? C'est neutraliser le carbone en 2050, mais la neutralité carbone ne change pas le modèle économique de croissance.
"Le non dit que ces négociations c'est qu'on veut continuer à faire tourner le modèle économique qui est fondé sur les energies fossiles tout en voulant arriver à 0 émission de carbone et de GES en 2050, c'est complètement schizophrénique."

A propos de la création de l'Institut Momentum
"Il y a eu une sensibilité qui a émergé autour du fait que cette crise écologique c'était plus qu'un ensemble de crises localisées."
"Il fallait voir le tableau global et l'ampleur de ce basculement, cette discontinuité dans l'histoire des temps de la terre."
"C'est plus qu'une crise, c'est vraiment une nouvelle époque."
"J'ai découvert la notion d'Anthropocène par Jacques Grinevald, un professeur d'histoire des sciences suisse, qui a aussi forgé le terme de thermo-industriel."

Anthropocène 
"C'est intéressant de penser la temporalité dans laquelle nous nous trouvons, qui est une méga discontinuité dans l'histoire de la terre, une espèce d'accident qui est en cours, qui est une interruption d'un cycle, et aussi une déviation dans l'ère interglaciaire qu'on est censés vivre de manière tranquille depuis 15000 ans. Il y a une espèce d'accident, de déviation, de catastrophe, que le mot Anthropocène résume."
"Qui sont les responsables de cette catastrophe ? Est-ce que c'est le capitalisme, est-ce que c'est le productivisme, est ce que c'est l'Angleterre charbonnière du 18ème, berceau de la révolution industrielle ? C'est tout ça en même temps. Avec un accent particulier sur le capitalisme fossile."
"Le capitalisme c'est aussi du productivisme. Et le productivisme est partagé par des pays qui ne se disaient pas capitalistes."

Sur la vision de l'effondrement qui vient
"Les membres du post carbon institute, eux avant nous, en Californie, étaient des éclaireurs sur cette question de l'effondrement, se préparer à l'effondrement, écrire des uncrash programs"
"Pour moi l'effondrement n'est pas brutal, il est déjà en cours, et il est plutot catabolique que catastrophique. Mais il peut y avoir des effets de seuil qui vont aboutir à des rebondissements qui pourraient être plus brutaux."
"Je crois qu'il y a une perte graduelle de résilience notamment dans la toile du vivant."
"Je pense que la peur peut enclencher l'action et que le fait de diagnostiquer de manière juste, et d'affronter l'ampleur de la situation ne peut que nous donner plus de temps pour modifier nos perceptions, nous ouvrir à ce qui se passe, et garder une certaine rationalité pendant qu'il en est encore temps, donc effectivement le catastrophisme éclairé, je suis pour."

Sur la résilience
"La résilience c'est un concept ambivalent finalement : 
l'idée de la résilience, c'est de s'adapter à des situations potentiellement extrêmes, c'est comment vivre dans la catastrophe, que ce soit une catastrophe climatique ou nucléaire, comme à Fukushima, donc il y a ce côté un peu dérangeant de ce concept de résilience qui pourrait être utilisé au profit d'une habituation à la catastrophe et d'une banalisation d'un état de catastrophe.
Et puis il y a un autre aspect du terme qui est un terme d'origine écologique, qui est la résilience des écosystème, leur capacité à résister à des chocs, à s'autotransformer pour se renforcer en situation d'adversité.
Et avec cette instabilité il y a une dimension créative dans cette capacité à s'autotransformer quand on est un système, un individu ou une société résiliente. (...)
C'est le cote opérationnel et collectif de la résilience commune, partagée, qui promeut la convivialité, qui se base d'abord sur les liens humains, les liens sociaux."
"Quand on est isolé on est très fragile, donc la résilience c'est d'abord resserrer les liens dans un communauté."
"La ville de Paris s'est dotée d'un haut responsable de la résilience qui a été appointé par la maire de paris Anne Hidalgo, et qui est soutenu par la fondation Rockefeller. Il se trouve que la fondation Rockefeller ne sait pas quoi faire de ses petro-dollars et s'est lancée dans le soutien d'un réseau qui s'appelle le C40, le réseau de 40 villes résilientes dans le monde.
Cette notion de résilience intéresse beaucoup les anglosaxons, plus que les français, parce que c'est un concept holistique qui n'est pas très cartésien, mais le fait de créer un haut responsable de la résilience de la ville de paris c'est intéressant. Ca montre que ce débat est en train d'arriver et que notamment pendant les épisodes de fortes chaleurs d'été, la mairie de paris commence à prendre des mesures, pour végétaliser plus - il y a de la marge ... elle ferme les berges aux voitures, elles réfléchit à des bâtiments plus économes en clim, et surtout elle se demande ce qu'il va se passer en cas de crue de la Seine."

Sur la décroissance 
"La décroissance c'est d'abord une décolonisation de l'imaginaire.
Elle se définit d'abord comme un exercice qui consiste à se libérer d'une forme de déni, ou d'une force de contamination productiviste de la pensée. 
la croissance verte n'est que la prolongation de la croissance, avec des habits verts, le vert étant surtout l'électricité, et l'électricité étant décarbonnée, ça suffit à la dire verte. La croissance verte, c'est une illusion, c'est une fiction."
"Sans sobriété, sans définition de limites, de quotas - c'est de mots que personne n'aime entendre dans une société hédoniste - mais sans répartition équitable de la rareté, la croissance verte aurait rapidement rencontré les mêmes écueils même si elle avait commencé plus tôt. Donc c'est une manière d'éviter de se poser le problème des limites."
"C'est à la fois un destin et une créativité."
"Il y a ce coté de récession dans le mot décroissance, mais celui dont nous nous réclamons, c'est aussi une utopie la décroissance. c'est comment vivre de manière égalitaire dans un monde aux ressources raréfiées, et avec plus de convivialité et moins d'hédonisme individuel."
"Effectivement l'incarnation politique de la décroissance, on n'y est pas."
"Il faut travailler le corps social, publier des livres, écrire, se mobiliser en tant que citoyens, interpeller les politiques."
"Il me semble que l'état général de la sensibilité n'est pas très bien portant, et que finalement dans le changement que la décroissance pourrait apporter, il y a aussi des aspects qui pourraient être profitables pour la société, plus heureux et plus sécurisants."
"Il faut arriver à faire naitre des récits, des résonances narratives, qui montrent que cette voix à quelque chose de plus rassurant que la voix actuelle qui est très inquiétante."

Sur le rôle des journalistes
"Il faut reconnaitre qu'il y a quand même maintenant plus de surface rédactionnelle dans les grands quotidiens sur les questions écologiques qu'il y a 15 ans. Sur la décroissance non, c'est peanuts, c'est un tabou. C'est un tabou d'autant plus que les annonceurs ne sont pas compatibles. Mais il y a de la presse indépendante aussi." 

Sur le cours politiques de la décroissance à Sciences Po
"J'étais déjà enseignante à sciences po dans un autre cours et j'ai proposé un cours sur la décroissance autour de 2010, à la secrétaire pédagogique de l'époque, qui est devenue une philosophe de l'écologie et de la nature, d'ailleurs, Emilie Hache. Et qui était elle même sous la responsabilité de Bruno Latour, qui a depuis quitté ce département de sciences po.
c'est par ses deux alliés que le cours de décroissance a pu être inscrit dans le programme d'un master de sciences et politiques de l'environnement.
Les étudiants n'ont pas cessé de plébisciter ce cours, puisqu'on est noté quand on est prof et on a de très bon retours sur ce cours, que sciences po reconduit chaque année."
"Ils apprécient d'être confrontés à un discours cohérent, même s'il est difficile à entendre. La force du discours de la décroissance, c'est sa cohérence. "

Sur les bio régions

La biorégion "se définit comme une entité territoriale limitée ou dessinée par des ressources naturelles et culturelles. La biorégion c'est d'abord une grille de lecture d'un territoire, sans frontières administratives arbitraires. Les frontières sont des montages, des collines, des bassins versants, des estuaires, des vallées ou des plateaux."
"On essaie de définir des entités qui sont calquées sur des éléments de paysages ou de ressources. Et à partir de cette connaissance écologique d'un équilibre d'un territoire, qui a été effacé par la métropolisation, on va essayer de restaurer cette équilibre. En travaillant sur les friches urbaines, agricoles, en sanctuarisant les terres agricoles ..."
"ça nous inspire une nouveau modèle d'aménagement du territoire, qui est compatible avec la vision de la permaculture - qui est beaucoup plus cyclique, qui inviterait, avant la catastrophe, et qui aiderait les urbains à quitter la culture hors sol des villes en leur proposant des formations, des installations dans des villes en 'déprise' où l'agriculture ferait partie d'une renaissance économique. 

"Il ne s'agirait pas d'être seulement agriculteur. Peut-être d'inventer des bi métiers, des multi-métiers, en formant une nouvelle génération de gens qui seraient capables d'être à la fois journaliste, ingénieur, et en même temps ferait de l'agroforesterie, et toucheraient un revenus d'existence, ou revenu écologique pour ça. Et il y aurait une valorisation de la réparation des sols et des tissus urbains délités."

Sur la prise de conscience et la transition intérieure
"On est encore en vie, et ça reste assez miraculeux, On a la chance d'être en vie malgré cette prise de conscience qui ne nous a pas encore tués."
"Une fois que cette prise de conscience est advenue, il y a des choses qu'on supporte moins. On supporte moins, peut-être, de se trouver dans une grande ville."
"Il faut s'autoriser à s'écouter et à écouter plus ses émotions, son corps et sa sensibilité, et s'autoriser à aller vers là où on se sent mieux. c'est plus compliqué dans un monde qui valorise la ville etc... au moins aller plus dans la nature, tant qu'elle existe."